Section question-réponse

 

Vous trouverez ici plusieurs questions qui m’ont été posées par des étudiants de mes cours. Ce sont des questions extra-curriculaires dans le sens qu’elles ne faisaient pas partie des cours comme tels. Voici mes réponses.


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-Devrait-on changer le système d'éducation pour aider les jeunes dans leur choix de carrière? 


Le système d'éducation couvre très large. Je ne crois pas que le primaire devrait changer avec cet objectif en tête. Le début du secondaire non plus. Pour ce qui est de secondaire 4 et 5, je crois que les étudiants devraient avoir plus de choix. Je sais que ça varie d'une école à l'autre, mais il y a certains choix qui sont obligatoires selon tes choix de carrière (maths fortes, sciences, etc...). À mon avis, ces choix ne devraient pas empêcher les étudiants de voir autre chose.


Pour ce qui est du cégep, je crois qu'on est déjà énormément concentré sur la carrière. La formation générale est toujours en péril et à mon avis c'est un drame. Je ne dis pas ça simplement parce que j'enseigne la philo! Le but de la formation générale au cégep c'est de faire de vous des esprits sains dans des corps sains qui savent bien penser et s'exprimer. Quelqu'un veut s'opposer à ça?


Mais il y a un enjeu plus actuel dont on ne parle pas suffisamment. Avec un monde de plus en plus complexe et changeant, les connaissances classiques ou statiques ont moins de valeur qu'avant. En revanche, les capacités de bien réfléchir, d'apprendre rapidement et de critiquer deviennent de plus en plus importantes. Encore une fois, qui peut s'opposer à ça? Qui ne veut pas des gens éveillés, allumés et facilement capables de s'adapter?


Ironiquement (parce qu'il y a un lien entre ce que je dis et ta question!), cette grande importance de la capacité d'adaptation fait en sorte que la formation générale, en particulier la philosophie, est très bonne pour votre carrière. Comme j'ai dit en classe (philo 2), l'idée que vous allez finir l'école à 21 ans et ne plus jamais y revenir jusqu'à votre retraite est absolument ridicule aujourd'hui. Dans ce sens, être bon à apprendre, avoir un esprit vif et développé sont des compétences cruciales pour votre carrière. Ce que j'aimerais le plus changer au cégep, c'est de faire voir aux gens que les cours de philosophie ont le potentiel de vous aider beaucoup pour votre carrière (en plus de vous faire grandir comme personnes).

-Est-ce que la victimisation est un phénomène qui continuera de croître sans fin ou est-ce qu'il existe une forme quelconque de retour?


Oh non, ça ne croîtra pas pour toujours. Il va y avoir un retour et ce retour ne dépend pas des décisions politiques. La victimisation déresponsabilise les gens. Les gens déresponsabilisés deviennent faibles. Les gens faibles souffrent. Finalement, les gens n'aiment pas souffrir. Ça ne peut donc pas durer.


L'enjeu principal ici c'est l'idée d'être un adulte. Un adulte c'est une personne qui prend ses responsabilités, qui a établi une relation morale d'égal à égal avec ses parents, qui est financièrement indépendante de ses parents et qui décide de ses croyances et valeurs indépendamment de ses parents.


On vit dans une période de déresponsabilisation parce qu'on a trop d'enfants-rois devenus légalement adultes (le simple fait d'avoir fait le tour du soleil 18 fois!) sans être devenus authentiquement des adultes. Aucun véritable adulte aime être victimisé. Pire: très peu vont le tolérer, même juste un petit peu. C'est normal que certains enfants se complaisent dans la victimisation: ils ne sont pas encore responsables d'eux-mêmes. Mais cette mode d'adultes qui se complaisent dans la victimisation, ça ne durera pas.


Une autre raison pour laquelle le retour du balancier est inévitable: il y a plein de jeunes adultes qui n'aiment pas du tout cette victimisation et qui deviennent de plus en plus responsables, autonomes, matures, compétents, éduqués et motivés à se dépasser et à travailler. Qui croyez-vous aura le plus de succès dans la vie (peu importe à quel niveau de la vie): des pauvres petites victimes qui s'apitoient sur leur sort en blâmant tous leurs échecs sur les autres, ou des personnes qui se sont prises en main, qui ont épaulé leurs responsabilités et qui, par leurs efforts, sont devenues de meilleures personnes?

 

-Est-ce qu'un état laïque (complet) serait souhaitable dans notre société actuelle?


Bien sûr! Je ne crois pas qu'on en soit si loin, en fait. Je vais commencer par donner à la religion ce qui lui est du. Premièrement, son aspect communautaire est sa plus grande force. Dans nos cultures individualistes, la perte de ce sentiment de communauté (et tout le bien qui vient avec) est un des plus grands dangers qui nous guette. Face aux grands pouvoirs (gouvernement, multinationales, algorithmes derrières google et facebook, etc...), des gens appartenant à des communautés tissées serrées sont en bien meilleure position.


Deuxièmement, parce que les religions sont aussi des idéologies, elles viennent avec des réponses toutes faites aux questions existentielles et morales. Cet aspect de la religion est à double tranchant. Le bon côté, c'est que ça facilite l'harmonie sociale: tout le monde pense de la même façon, a des attentes similaires. Il est beaucoup plus facile de vivre en communauté avec des gens qui pensent comme nous.


Cependant, et c'est là que mon "bien sûr" commence à s'articuler: l'autre côté du tranchant est qu'à l'intérieur d'une idéologie, tout changement moral est très difficile. La religion est responsable d'une grande partie des maux qui affligeaient (et affligent encore!) nos sociétés. La place des femmes dans notre société et le retard dans le développement des sciences ne sont que deux des nombreux exemples du prix qu'on a à payer pour la religion.


La religion, au sens traditionnel, n'est vraiment utile que pour des sociétés de gens qui sont gérés comme des enfants. Pour des gens matures, curieux, éduqués et autonomes, il y a beaucoup plus de désavantages à la religion.


Cette analogie de la religion comme des parents trop autoritaires est assez parlante. Quand les enfants sont jeunes, on ne doit pas leur demander de tout régler par eux-mêmes, de réfléchir indépendamment sur tout. Mais quand ces enfants s'approchent de 18 ans, c'est vraiment le temps de les laisser penser par eux-mêmes. Les meilleurs parents sont ceux qui préparent leurs enfants à devenir des adultes, à penser de façon autonome et différemment d'eux-mêmes. Je crois sincèrement que notre société a dépassé le stade de l'enfance et que la religion est beaucoup plus nuisible qu'aidante.


Dernière note: on voit aujourd'hui des gens qui présentent la religion comme étant ouverte à la critique, au changement et à la pensée individuelle. Par exemple, on ne demande plus de suivre tous les commandements de la bible et ses passages les plus débiles sont considérés comme des reliques des temps anciens qu'on n'a pas besoin de tenir compte aujourd'hui. Selon moi, ce n'est plus de la religion. Pas du tout. C'est une édulcoration de ce qu'était la religion autrefois. La religion aujourd'hui, à l'exception du fondamentalisme, est un travestissement de ce qu'elle était.

 

-Qu'est-ce qui pourrait arrêter l'avancement du pilier technologique (nano) dans le transhumanisme?


Absolument rien. Même pas une troisième guerre mondiale. Il faudrait vraiment que l'être humain soit sur le point de disparaître complètement pour que la technologie ralentisse. Et quand je dis "disparaître", je ne veux pas dire potentiellement disparaître dans 100 ans si on règle pas le climat. Je veux dire: il ne reste que 10000 humains sur la terre.


Je détecte (peut-être à tord) que tu souhaiterais ce ralentissement. Si c'est le cas, je ne comprends pas pourquoi. Je vais te poser la question d'une autre façon: quelle technologie d'aujourd'hui voudrais-tu voir disparaître? Parce que c'est ça, vouloir le ralentissement de la technologie. C'est facile de dire qu'on veut que ça arrête maintenant, mais du point de vu des gens du futur, c'est de leur enlever de la technologie.


Voudrais-tu que les téléphones cellulaires disparaissent? Internet? Les autos électriques? Les panneaux solaires? Même la bombe nucléaire, dont le développement a conduit à la technologie nucléaire dans les hôpitaux?


C'est très difficile de savoir d'avance quelles technologies vont être plus bénéfiques que dangereuses. Toutes les technologies sont dangereuses, sans exception. L'enjeu n'est pas de les interdire sur la base de cette dangerosité, mais de bien regarder la balance entre le bon et le danger.

 

-Comment les Social Justice Warriors pourraient aider les minorités sans sacrifier la liberté du reste de la société?


C'est une question qui demanderait beaucoup plus d'espace que je me donne ici. Voici le coeur de ce qu'il faudrait développer: en demandant aux gens qui sont effectivement victimes de discrimination de devenir plus forts.


Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas des corrections à apporter à notre société. Il y a encore de la discrimination un peu partout et quand on identifie des problèmes structuraux clairs, ou des gens qui font de la discrimination, on doit les combattre. Cependant, l'idée qu'on pourra réussir un jour à se débarrasser de toute forme de discrimination... Impossible. Qu'il n'y ait plus aucun raciste, sexiste, homophobe, etc... Impossible. La seule façon de faire ça serait de créer une société totalitaire dans laquelle nous n'avons plus de liberté, comme tu le soulignes.


C'est pour ça qu'en plus d'examiner rationnellement notre société, les Social Justice Warriors pourraient *aussi* inviter les gens appartenant à des minorités à grandir, à devenir plus résiliants face à cette réalité humaine.


Ma position n'est pas qu'on doit faire l'une OU l'autre. On doit faire les deux.


Une des façons de rendre les gens plus résiliants, c'est de les aider à voir que leur statut de minorité n'est pas, ou ne devrait pas être, une composante essentielle de leur identité. La couleur de notre peau, notre identité sexuelle et notre orientation sexuelle ne sont que trois des nombreuses facettes de notre personnalité. Et ce sont trois facettes sur lesquelles on a essentiellement aucun contrôle, aucun mot à dire.


Encourager les gens à développer les autres facettes de leur identité, surtout celles sur lesquelles ils ont un contrôle, c'est de les responsabiliser. C'est un million de fois mieux que de leur dire qu'ils sont des pauvres petites victimes. C'est même mieux de leur dire ça même quand ils sont effectivement des victimes de discrimination!


Ma position n'est pas de dire qu'il n'y a aucune victime de discrimination. Il y en a, et c'est un problème qu'on doit attaquer. Mais en même temps, les individus peuvent aussi agir sur eux-mêmes. Pourquoi y a-t-il des gens d'une minorité qui s'écroulent face à la discrimination et d'autres qui continuent d'avancer malgré cette même discrimination? La réponse à cette question est ce qui pourrait aider le plus, à mon avis, les gens des minorités.

 

-Est-ce que les courants comme le féminisme ou le LGBTQ, etc, vont trop loin aujourd'hui? Ne divisent-ils pas plus les gens qu'ils créent l'égalité?


Il y a deux types d'égalité. Le premier, et le plus ancien, est ce qu'on appelle l'opportunité des chances. Le souhait c'est que tout le monde, peu importe le groupe minoritaire auquel tu appartiens, puisse partir sur un pieds d'égalité. Je dis "souhait" parce que, bien sûr, c'est très difficile à faire. Les lois peuvent régler ça jusqu'à un certain point, mais ensuite les variations individuelles ont encore un rôle à jouer. Mais même si l'égalité des opportunités parfaite n'existe pas, je crois que c'est un idéal extrêmement noble.


Le deuxième type d'égalité est très différent. C'est l'égalité des résultats. Par exemple, ceux qui défendent ce deuxième type d'égalité aimeraient qu'il y ait autant d'hommes que de femmes dans les postes de haute direction d'entreprise. On vise ici l'égalité du résultat de tous tes efforts dans ta vie. Il devrait aussi, par exemple, y avoir autant d'hommes que de femmes en ingénierie, en soins infirmiers, en éducation à la petite enfance, en psychologie, etc...


Personnellement, je crois que ce deuxième type d'égalité est terriblement dangereux. Il y a une foule de problèmes avec ce type d'égalité, et je n'ai pas l'espace d'entrer dans les détails. Mais heureusement, ce n'est pas nécessaire. Ce n'est pas nécessaire parce que l'égalité des résultats est un principe auto-destructeur. C'est bien simple quand on ne parle que du ratio femmes / hommes. Mais que fait-on avec les ethnies? Doit-il maintenant y avoir autant de femmes blanches que d'hommes noirs, que de femmes noires et d'hommes blancs comme chefs d'entreprises?


De plus, que fait-on avec avec les LGBTQ, etc...? On a donc besoin d'autant de femmes noires et bisexuelles que de transgenres blancs et non-binaires? Que fait-on maintenant avec les autres façons de regrouper les gens? L'intelligence, la beauté, les aptitudes sportives, le talent artistique, etc... Les personnes qui sont belles et intelligentes sont certainement avantagées dans la vie, ce qui implique (selon le discours victimaire ambiant) que celles qui ne le sont pas sont opprimées. Devrait-on maintenant, dans les entreprises, avoir autant d'hommes mulâtres, genderqueer, stupides, beaux, pas très sportifs, mais doués en peinture que de transgenre trisexuels, intelligents, laids, sportifs et sans talent artistique?


Il y a une infinité de façon de regrouper les gens et l'intersectionalité entre tous ses groupes mènent, paradoxalement, à l'individualisme: pour tout le monde, notre très longue liste intersectionnelle d'appartenance à des groupes est absolument unique. Je crois que de penser aux gens principalement comme étant membres de groupes est très dangereux. On devrait toujours regarder chaque personne comme un individu avant tout.


Est-ce que ça veut dire qu'il n'y a pas de groupes plus opprimés que les autres? Absolument pas. Il y a des groupes, actuellement et historiquement, qui ont été plus opprimés que d'autres. Et la société doit toujours être aux aguets. Mais l'inquiétude que tu soulèves dans ta question est un danger bien réel. À force de voir les gens comme essentiellement des membres d'un groupe, on oppose par définition des groupes entre eux: lesquels sont les plus grandes victimes?


Par exemple, il y a un mouvement qui commence à se mettre en place aux USA où certains noirs et autochtones veulent avoir un statut différent du reste des personnes de couleur. La raison: ils seraient davantage victimes de racisme que les autres. Peut-être ont-ils raison. Mais ce qui est certain c'est que les groupes commencent à s'affronter: les noirs et autochtones vs les autres non-blancs.


Je ne crois pas qu'on peut complètement régler cet enjeu par des lois. Comme j'ai dit pour une question précédente, il y a une part de responsabilité individuelle là-dedans. Mais je me répète: il y a de la discrimination dans notre société. C'est un fait indéniable. Toutefois, je ne crois pas que la solution à ce grave problème est de plus en plus de lois qui voudraient s'assurer d'une égalité des résultats.

 

Première page:

-Devrait-on changer le système d'éducation pour aider les jeunes dans leur choix de carrière?

-Est-ce que la victimisation est un phénomène qui continuera de croître sans fin ou est-ce qu'il existe une forme quelconque de retour?

-Est-ce qu'un état laïque (complet) serait souhaitable dans notre société actuelle?

-Qu'est-ce qui pourrait arrêter l'avancement du pilier technologique (nano) dans le transhumanisme?

-Comment les Social Justice Warriors pourraient aider les minorités sans sacrifier la liberté du reste de la société?

-Est-ce que les courants comme le féminisme ou le LGBTQ, etc, vont trop loin aujourd'hui? Ne divisent-ils pas plus les gens qu'ils créent l'égalité?


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